Lyon 1ère

Le camion et le commissaire: quand mai 68 bascule à Lyon

Jeudi 12 Avril 2018

Le camion et le commissaire: quand mai 68 bascule à Lyon
Le 25 mai 1968, le journal télévisé de l'ORTF
montre un camion encastré dans un lampadaire à Lyon.

L'image, muette, fige un tournant des "événements": le décès d'un commissaire de police, survenu dans des circonstances restées floues.

Les autorités affirment que René Lacroix, 51 ans, est mort écrasé par ce camion lancé par des manifestants en direction des forces de l'ordre, sur un pont de la ville, lors de violents affrontements la veille.

Le décès d'un manifestant de 26 ans à Paris, Philippe Mathérion, n'équilibre pas le bilan de la nuit car le Premier ministre Georges Pompidou tient "à le dire tout de suite": ce dernier "a succombé à une blessure à l'arme blanche" et "il ne s'agit pas d'une victime des forces de l'ordre".

L'enquête établira plus tard qu'il fut touché par un éclat de grenade défensive mais, pour l'heure, seule compte la mort du commissaire dans laquelle le chef du gouvernement voit "un début de guerre civile".

"La perception de l'insurrection estudiantine change alors brutalement", souligne l'universitaire Claude Burgelin, témoin de la soirée du 24 mai à Lyon. "Les étudiants n'apparaissent plus comme les victimes d'une répression policière excessive mais comme les responsables d'une violence meurtrière",
complète l'historien Lilian Mathieu dans un ouvrage collectif sorti à l'occasion du cinquantenaire.

Le 28 mai, la foule lyonnaise assiste aux obsèques du policier, filmée par l'ORTF qui montre les bouquets de fleurs déposés au pied du lampadaire contre lequel le camion meurtrier a fini sa course - version officielle qui prévaut toujours.

C'est oublier le coup de théâtre survenu en septembre 1970 aux assises du Rhône, où deux hommes, Michel Raton et Marcel Munch, sont accusés d'avoir lancé le véhicule fatal à René Lacroix.

Dans son compte-rendu de l'époque, l'AFP rapporte qu'au deuxième jour, un juré demande si le commissaire "n'a pas pu être frappé d'une crise cardiaque avant d'être heurté". Avant le procès, l'hebdomadaire Témoignage Chrétien avait avancé l'hypothèse, qualifiée d'"ignominie" par l'avocat général.

Elle est pourtant étayée à la barre par un ancien interne de l'hôpital où la victime fut transportée. Selon lui, le policier, cardiaque comme en atteste un médicament retrouvé sur lui, est décédé d'un infarctus et l'effondrement de sa cage thoracique, constaté lors de l'autopsie, est dû à un ultime massage tenté pour le sauver, non à un choc avec le camion comme l'affirment les légistes.

"Vous ne savez pas ce qui s'est passé. Je ne le sais pas non plus et nous ne le saurons jamais", plaide le lendemain un avocat de la défense. La cour acquitte les deux accusés.

Cinquante ans après, les souvenirs que l'AFP a pu recueillir sur la mort de René Lacroix divergent.

"Au début, le bruit courait qu'il avait été fauché par une camionnette puis, via les gendarmes mobiles, on a appris que le camion ne l'avait jamais touché", déclare un ancien CRS de Saint-Étienne, de service à Lyon ce soir là.

Daniel Véricel, 76 ans, ancien peintre en bâtiment et syndicaliste CFDT, revoit le camion s'engager sur le pont et "caler au milieu", tandis qu'il le suivait avec d'autres manifestants: "deux ou trois types sont descendus de la benne, les flics ont chargé et on a fait demi-tour en courant".

C'est ensuite que le véhicule, l'accélérateur bloqué par une pierre et sans
conducteur, fut lancé.

Zigzaguant, il aurait heurté le seul commissaire. A moins que celui-ci ait fait un malaise en fuyant le danger ?

Une semaine après le procès de l'affaire, le Canard Enchaîné jeta le trouble en révélant que le jour du drame, un deuxième Lacroix était mort à Lyon, renversé à mobylette par une voiture ; et en affirmant que les deux
corps avaient été intervertis à la morgue, fortuitement ou à dessein, de quoi expliquer les désaccords entre médecins au procès.

Dans un livre à paraître fin avril, "Libérez Raton!", l'auteur du papier de Témoignage Chrétien en 1970, Jean Kergrist, a remonté la piste de ce deuxième Lacroix, dont la tombe jouxte celle du commissaire dans un cimetière de l'agglomération lyonnaise.

Ses descendants, qu'il a retrouvés, sont formels: la photographie du corps mutilé qui figure aux Archives du Rhône, dans le dossier de la mort du policier, n'est pas celle de leur père.

Pour Jean Kergrist, les blessures visibles sur ce cliché ne peuvent pas avoir toutes été causées par un massage cardiaque.

Présent lui aussi sur le Pont Lafayette le 24 mai 1968, il se dit convaincu aujourd'hui que le camion a bien heurté violemment René Lacroix, "même s'il était notoirement cardiaque, même s'il n'est pas mort sur le coup mais à l'hôpital... même si son décès a été exploité à des fins politiques".

Même si son corps fut transporté "par erreur" à l'institut médico-légal avant de revenir à l'hôpital pour y être autopsié, comme l'indiqua un témoin.

Et même si son électrocardiogramme a disparu il y a un demi-siècle.


Avec AFP






 

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